Masques et Cathédrales

J’ai une bonne raison d’aimer les masques africains : je les trouve beaux. Mais j’en ai trois d’aimer les petites églises romanes et la grandes cathédrales gothiques : non seulement je les trouvent belles, mais mes ancêtres les ont construites de leurs mains ou en nourrissant les constructeurs de leur blé, et elles sont le lieu sacré où je viens en la Présence réelle de Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant.

J’ai donc, de la chance, somme toutes : je connais des Européens qui ne sont sensibles qu’au second aspect. Je n’ai, quant à moi, pas besoin de me forcer, de sur-jouer le défenseur de la culture européenne.

Du reste, je pense que lorsque l’on songe à défendre une culture, c’est qu’elle est déjà morte. La meilleure manière de défendre une culture, c’est de la faire, car si la culture est bien une chose, c’est une chose vivante. Une famille ne meurt pas du fait qu’il lui faut s’unir en permanence à d’autres pour se prolonger dans le temps ; elle meurt au contraire de ne jamais s’unir en espérant ainsi se prolonger.

Il n’y a pas de manuel de la culture européenne, qui est essentiellement la culture faite par les Européens. Et de ce fait même, elle est instable : pas trop instable pour ne jamais rien donner de durable, mais pas assez stable pour que l’on puisse pas s’arrêter à une forme et dire : c’est fini, on ne fera jamais mieux.

C’est bien pourtant se que prétendirent les Grecs, qui n’eurent aucun mal à en convaincre aussi les Romains, lorsqu’ils furent vaincus par eux. Toute l’histoire de la culture européenne consiste à échapper à ce cul de sac méditerranéen, en sachant bien qu’on y retombera toujours à quelque moment.

Je parlais des petites églises romanes et des grandes cathédrales gothiques, comme pour les opposer. Mais il est évident que sans la solide expérience acquise dans la construction des robustes églises romanes, les fragiles cathédrales gothiques auraient été impossibles. Je pourrais dire aussi que sans la leçon du Sud, la pulsion du Nord ne se concrétise jamais. Et, dans ce cas, concrétiser est bien le mot. Jamais les gens du Nord n’auraient construit en pierre s’ils n’en avaient compris toute l’économie de ce procédé venu du Sud. En outre, les Romains, instruits par les Etrusques, avaient même développé une technique encore plus durable et économique, à savoir le béton. Mais dans le Nord, on veut bien remplacer le noble Bois par la noble Pierre, mais pas par du Béton. Parce que le Béton ,c’est pas « naturel ».

En fait, l’opposition nature/artifice, comme l’opposition Nord/Sud, n’a pas de sens. D’abord, c’est une invention du Sud. Mais tandis que les Romains se féliciteraient d’inventer un artifice pour pallier la nature, les Grecs préféreraient au contraire invoquer la nature en prétendant ainsi faire oublier l’artifice qu’ils ont pourtant inventé.

De même, en musique. C’est l’invention d’une notation musicale précise qui permet la dense polyphonie médiévale, où devaient s’illustrer ces musiciens que l’on dit flamands non sans raison. Mais l’ultime évolution de cette musique est si contre-nature, qu’elle devait être balayée par des musiciens italiens. Tant la polyphonie que l’usage systématique de la tierce, mélodique et harmonique, sont bien des inventions du Nord, mais ce sont des gens du Sud qui devaient les faire revenir à la raison, harmonique et mélodique, en éclaircissant radicalement la Forêt. Le Sud avait-il gagné pour autant, parce qu’il avait ainsi « paysagé » la musique ? En aucune manière : l’invention de l’Opera par Monteverdi, pour la citer éminemment, fut détournée sans délai par ses confrères italiens pour construire une forme perpendiculaire à son projet : l’Opera Seria ressort du cirque vocal. C’est l’exécution publique de la musique, où les vocalises remplacent les giclées de sang pour la jouissance des spectateurs. C’est naturel seulement en ce sens que l’obscénité est naturelle ; sauf que, par définition, ce qui est obscène ne doit pas se montrer sur scène. Les Italiens ont un sens si aigu de la nature, qu’ils castraient les enfants pour qu’ils chantent haut « naturellement » …

Et si le lecteur trouve que mon parti pris, dans cette histoire, semble contre le Sud, c’est que le discours dominant, en Europe, n’est qu’une bêtise que l’on prétendrait opposer à l’hystérie des méchants.

En plus, ils se trompent bien souvent de cible. La principe opposition entre la défunte musique française et la toujours vivante musique allemande, ce n’est pas que l’une serait « latine » et l’autre « germanique », mais que la première est atlantique et l’autre pas. Or certains n’ont jamais voulu voir dans la geste de Debussy qu’un contrepoison latin au poison germanique du « type au béret (hollandais) ». Or la musique de Debussy est (parfois) construite comme celle de Wagner, et toujours remplie d’autant de détails, sauf que ce n’est pas l’impression qu’elle laisse. L’une est comme liquide, et l’autre métallique (même quand le métal est en fusion) ; l’une veut laisser une impression, là où l’autre force l’expression. Mais notez bien, toutefois, que Debussy n’avait pas besoin de se forcer pour cela, tandis que Wagner avait beaucoup travaillé avant de trouver son style propre.

Autand la musique de Debussy est une petite merveille, autant il a complètement raté son chant, parce qu’ici, il a simplement voulu s’opposer, tant au récitatif wagnérien qu’à l’aria italien, sans prendre en compte la spécificité de la langue française. Les œuvres de Lully sont, sous cet aspect, indépassables et in-dépassées. Or l’on rappellera qu’il était italien, même s’il vint en France à l’âge de 13 ans. Lully n’aurait pas pu inventé la tragédie lyrique en Italie, à cause de l’Opera seria, mais il n’a pas sûr qu’un Français l’aurait inventé en France, même si le Roi lui avait ordonné … Pour ne pas m’en tenir là, je pourrais dire que Lully fit pour la musique française ce que Haendel fit pour la musique anglaise, en raison de leur distance originelle. Ils se pourraient que les Français ne réfléchissent pas et que les Anglais soient trop fainéants, que les premiers préfèrent bavarder et les seconds faire travailler les autres. Par chance, un Florentin est venu réfléchir à la place des premiers, et un Saxon est venu travailler à la place des seconds. Toujours est-il que, ce qui très français dans la musique de Lully, c’est bien sa distinction naturelle, et ce qui est très anglais dans la musique de Haendel, c’est sa musicalité impeccable. Au passage, je n’éviterais pas ceci : la différence entre une conversation française et une conversation italienne, c’est que, certes, tout le monde parle en même temps dans les deux cas, mais que, en France, personne ne se comprend … Parce que les Français, contrairement aux Italiens, et même à tous les Européens, ne parlent pas pour communiquer … Cela n’avait déjà pas bien commencé avec « Je pense », cela finit fort mal avec « Je parle, donc Je suis ». Mais je présume qu’on ne se refait pas … Les Romains reprochaient déjà aux Gaulois de parler pour ne rien dire.  Ce que je viens de faire, d’ailleurs, car je suis manifestement hors sujet …

Donc j’y reviens, mais en changeant le sens convoqué, par une brusque modulation qui n’aurait pas choqué certains musiciens Français mais bien agacé tout musicien allemand qui se respecte. Bref, s’il en est ainsi en Musique, que dire, aussi, de ces mystérieux va et vient entre la peinture flamande et la peinture italienne, sinon qu’il faut bien que leurs lieux de production soient séparés et que la communication entre eux reste en même temps possible ? De l’Europe, on pourrait dire, que du Nord au Sud et d’Est en Ouest, rien de fut jamais produit que par une cause pour moitié locale et pour moitié plus globale, et ceci depuis le début de l’aventure. Et en disant cela, je fais plutôt honneur, somme toute, à l’empire romain, mais c’est à l’idée d’un tel empire, et certes pas sa réalité …

Mais le lieu des choses faites est d’abord le lieu des gens qui les ont faites. N’importe quel Florentin ne serait pas une Chance pour la France, et n’importe quel Saxon, une Chance pour la Grande-Bretagne. Comme vous savez déjà cela, à plus forte raison pouvez-vous affirmer que n’importe quel homme ou femme débarquant en Europe, n’est pas en soi une Chance pour l’Europe. Mieux encore : vous voudriez peut être, pour faire plaisir à Big Brother, que Lully et Haendel se soient « assimilés » ? On montrerait aisément que l’un comme l’autre n’ont jamais rien fait en ce sens, à part travailler d’arrache pied pour leur « patrie d’adoption » – expression intrinsèquement stupide. Mais pour ce qui est de la personnalité, l’un est resté on ne peut plus Florentin, et l’autre résolument Saxon … Et dans ces deux cas précis, ce n’était pas un compliment, voyez-vous. Leur reprochera-t-on cela? En aucune manière, parce que Lully et Haendel firent d’excellents produits européens, produits que l’on peut même dire respectivement français et italien parce que leurs génies furent tels que nous l’avons dit, et surtout parce qu’ils n’ont jamais eu l’intention de faire de la France ou de la Grande-Bretagne des colonies de leurs nations respectives. De fait, ils n’ont pas fait d’enfants, eux

On ne peut pas se servir de l’imbrication complexe de la culture et du peuplement des villes, pays, régions et nations d’Europe, pour justifier que tout cela soit rasé par un tsunami sub-méditerranéen. L’Europe est fragile dans son contenu, et c’est bien pour cela, d’ailleurs qu’elle a, depuis sa naissance ou presque, était rigide sur la protection de son enveloppe externe. « Z’y va le Marteau », diraient les uns, « no passaran » diraient les autres, sauf que leur slogan s’applique toujours aux seuls fascistes, mais pas aux Africains, à ce que je vois. Moi, mon slogan, c’est : « touche pas à mon Europe, mon p’tit pote, ou je te réduis en compote ». Je n’ai besoin de toi, ni dans mon salon de musique, ni dans ma bibliothèque, ni dans ma cuisine, ni dans ma cave, ni dans ma crèche… Tu n’es pas le Petit Jésus, vois-tu …

Et moi, je ne suis pas Leni Riefensthal. Ou plutôt si … J’irais bien filmer en Afrique la danse de ses enfants, mais je ne ferais pas un documentaire enthousiaste sur la bamboulisation du Kinder Garten, même si Big Brother mettait à ma disposition tous les moyens de son Reich. Le principe du Lebensborn est ignoble, et ce jugement catégorique ne s’inverse pas quand l’on y inverse les normes de production.

J’aimerais aussi parler de la non moins structurante bipolarité Ouest (extrême)-Est (absolu), mais un Français, a fortiori atlantique, est très mal placé pour en parler. La couleur éclatante de la peinture russe de tous les temps, l’époustouflante énergie de la danse, le son enivrant de sa liturgie byzantine, me laissent pantois. Je m’y jetterais dedans à chaque fois, et, cependant, je saurais jamais quoi en faire. Elle me fascine, cette culture, elle m’éblouie et paralyse ma modeste compétence à la prolonger.

Il nous faut admettre que Rome était destiné à se distancier de Byzance, que l’héritière de la première devait se trouver près d’Aix la Chapelle, et celle de la seconde à Moscou. Et quand je dis Aix la Chapelle plutôt que les capitales proches, c’est pour honorer le Fils de Pépin. Et quand je dis Moscou, ce n’est pas pour oublier Saint-Petersbourg.

Maintenant, opposerais-je cette mutabilité constitutive permanente de la culture européenne à l’éternelle stabilité des masques africains ? J’aimerais bien savoir où ses inventeurs ont pêché l’expression « arts primitifs » ? Tout art qui vaille est toujours primitif. De même que cet enfant vaut par lui-même et non par son arbre généalogique. Un enfant n’est pas la transition entre deux arbres : il est ici et maintenant. Je devrais donc dire primitif cet art sans précédent ou descendant connu, pour l’opposer à cet art européen qui tient le compte de tout cela ? Mais l’on ne dira pas qu’un enfant ne vaut rien parce qu’il semble surgir du néant et qu’il n’aura pas de rejeton dans le temps. Et l’on ne dira pas, à l’inverse, que cet enfant vaut bien plus que l’enfant qui aurait toute cette histoire, par ce simple fait.

Il y a deux crimes contre l’humanité : empêcher les gens de s’unir et les forcer à s’unir. Et notre liberté consiste à fuir de tels lieux, où l’on interdirait pas principe, de poser tout masque africain sur les murs d’une église romane, ou à l’inverse, où l’on décréterait qu’une cathédrale gothique ne peut plus se concevoir sans que l’on y joue du tam-tam.

Si cela devait advenir, ne vous étonnez pas que des gens posés viennent répandre solennellement leur propre sang près d’un autel qui n’avait pas été consacré pour ce sacrifice là. Il y a des salauds qui pensent que l’on peut violer l’Europe sans que cela se voit. On peut leur prédire que la tournante se finira mal, que ça ne sera pas beau du tout.

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